ZLECAf : quels bénéfices pour les entreprises africaines ?

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en janvier 2021, est l’un des projets les plus ambitieux de l’Union africaine. Elle vise à créer un marché unique de 1,3 milliard de personnes réparties sur 54 pays, avec un PIB combiné de 3 400 milliards de dollars. Mais derrière cette vision panafricaine, la mise en œuvre reste fragmentée, et les bénéfices pour les entreprises africaines, bien que prometteurs, sont encore inégalement répartis.

Une vision continentale confrontée à la réalité fragmentée

La ZLECAf incarne l’Agenda 2063 de l’Union africaine : « l’Afrique que nous voulons ». Elle ambitionne de stimuler le commerce intra-africain, qui ne représente actuellement que 17 % des échanges totaux du continent, selon la Banque mondiale. En comparaison, le commerce intra-régional atteint 59 % en Asie et 69 % en Europe. La ZLECAf vise à réduire la dépendance aux exportations de matières premières, qui représentent encore 60 % des exportations africaines, et à favoriser l’industrialisation régionale.

Cependant, si 44 pays ont ratifié l’accord, les protocoles sur les services, les investissements et le commerce électronique sont encore en négociation. Les entreprises, quant à elles, peinent à s’approprier les mécanismes de la ZLECAf, faute de clarté réglementaire et d’accompagnement opérationnel. Selon la BAD, seulement 36 % des entreprises africaines sont actuellement informées des avantages potentiels de la ZLECAf, ce qui souligne un besoin crucial de sensibilisation et de formation.

En somme, la vision d’un marché continental intégré est là, mais la route vers sa réalisation est semée d’embûches, notamment en raison de la fragmentation des politiques et des infrastructures.

Un marché continental aux opportunités multiples

L’un des principaux attraits de la ZLECAf est l’accès à un marché commun de plus d’un milliard de consommateurs. Pour les entreprises africaines, cela signifie :

  • Diversification des clientèles : Les entreprises peuvent étendre leur portée au-delà de leurs marchés nationaux, réduisant ainsi leur dépendance à un seul marché.
  • Économies d’échelle : En accédant à un marché plus large, les entreprises peuvent augmenter leur production et réduire leurs coûts unitaires.
  • Réduction des coûts logistiques et douaniers : La suppression progressive des droits de douane sur 90 % des produits devrait réduire les coûts commerciaux et accroître la compétitivité.

Selon la Banque mondiale, une mise en œuvre complète de la ZLECAf pourrait augmenter les revenus de 9 % d’ici 2035 et sortir 50 millions de personnes de l’extrême pauvreté. De plus, le commerce intra-africain pourrait augmenter de 52,3 %, ce qui stimulerait la croissance économique et la création d’emplois.

Cependant, comme le souligne si justement le Financial Times dans ses analyses sur les accords commerciaux, les bénéfices ne sont pas automatiques. Ils dépendent de la capacité des entreprises à s’adapter à un marché plus large et à surmonter les obstacles non tarifaires, tels que les procédures douanières complexes et les infrastructures déficientes.

Pour les pays africains qui exportent peu et transforment encore moins, la ZLECAf peut, à première vue, ressembler à un marché ouvert surtout au bénéfice des autres, avec le risque d’alourdir leur balance des paiements à court terme. Mais l’accord ne se résume pas à une libéralisation brutale et uniforme : il prévoit des listes de produits sensibles, des calendriers de démantèlement tarifaire différenciés, des clauses de sauvegarde en cas de choc, ainsi qu’un fonds d’ajustement, appuyé par Afreximbank, destiné à compenser partiellement les pertes de recettes douanières et à financer les mesures d’adaptation. En parallèle, l’Union africaine, la BAD, la CEA ou encore l’ITC déploient des programmes d’appui technique et financier pour aider ces économies à identifier des niches exportables, à s’intégrer dans des chaînes de valeurs régionales et à attirer des investissements orientés vers le marché africain. L’enjeu, pour ces pays, n’est donc pas seulement de contenir à court terme l’impact sur leurs comptes extérieurs, mais de transformer progressivement cet accès préférentiel au marché continental en véritable stratégie d’industrialisation et de montée en gamme, sous peine de rester durablement de simples territoires d’importation.

Réduction des barrières commerciales : simplification ou complexification ?

La ZLECAf prévoit l’élimination progressive des droits de douane sur 90 % des lignes tarifaires, mais selon un calendrier différencié entre pays. Les États les plus avancés doivent démanteler leurs tarifs sur ces produits en cinq ans, tandis que les pays les moins avancés bénéficient d’une période de dix ans pour atteindre le même objectif. À côté de ce « cœur » de libéralisation, jusqu’à 7 % des lignes peuvent être classées comme sensibles et bénéficier d’un démantèlement plus étalé, et jusqu’à 3 % peuvent être exclues de toute réduction. En théorie, la phase de commerce préférentiel est ouverte depuis 2021 et un projet pilote, la Guided Trade Initiative, a démarré en 2022, mais le déclenchement réel du compte à rebours dépend, pays par pays ou union douanière par union douanière, de la mise en œuvre effective des listes tarifaires négociées.

Cependant, les obstacles non tarifaires – procédures douanières complexes, infrastructures déficientes – freinent encore les échanges. Selon la BAD, les coûts logistiques en Afrique sont parmi les plus élevés au monde, représentant jusqu’à 50 % du coût total des marchandises.

Le système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), lancé par Afreximbank, vise à faciliter les transactions transfrontalières en monnaie locale, mais son adoption reste limitée. À ce jour, seulement 12 pays ont pleinement intégré le système, ce qui limite son impact sur les échanges commerciaux. Les raisons sont multiples. D’abord, l’adhésion des banques centrales et des systèmes de paiement nationaux progresse lentement : tant que toutes les grandes économies et leurs régulateurs ne sont pas pleinement raccordés, l’effet de réseau reste limité. Ensuite, de nombreuses banques commerciales jugent le système encore peu familier, craignent des risques opérationnels ou de conformité, et continuent de privilégier des canaux internationaux qu’elles maîtrisent mieux. S’ajoutent des contraintes techniques (interopérabilité des systèmes, fiabilité en temps réel), des questions de change et de gestion des réserves (volatilité des monnaies locales, confiance dans les mécanismes de compensation) et un manque d’information côté entreprises, qui connaissent peu l’outil et ne voient pas encore clairement l’avantage par rapport aux circuits bancaires classiques.

À cet égard, l’expérience des autres régions du monde, comme l’Union européenne, montre que l’intégration économique ne se résume pas à la suppression des droits de douane. Elle nécessite également une harmonisation des normes, une amélioration des infrastructures et une coopération politique et monétaire étroite. Comme le souligne Les Echos dans ses analyses sur les accords commerciaux, la réussite dépend de la capacité des États à surmonter les divergences nationales et à mettre en place des mécanismes de coordination efficaces.

Des impacts sectoriels différenciés

Les bénéfices de la ZLECAf varient selon les secteurs. Le secteur numérique est l’un des grands bénéficiaires potentiels, notamment grâce à l’adoption du Protocole sur le commerce numérique, qui harmonise les règles relatives aux flux de données, aux paiements électroniques et à la cybersécurité. Selon l’Union africaine, le secteur numérique pourrait contribuer à hauteur de 180 milliards de dollars au PIB africain d’ici 2025.

Exemples d’entreprises numériques africaines en expansion grâce à la ZLECAf :

  • Wave Mobile Money (Sénégal, Côte d’Ivoire) : Cette fintech a profité de la libéralisation des paiements mobiles pour concurrencer les opérateurs historiques, réduisant les frais de transaction et facilitant les paiements transfrontaliers.
  • Liquid C2 (filiale de Cassava Technologies, présente dans plusieurs pays d’Afrique australe) : Spécialisée dans les services cloud, elle a signé un partenariat avec AvePoint pour proposer des solutions de gouvernance et de protection des données hébergées sur Microsoft Azure, facilitant l’intégration régionale des services numériques.
  • Third Eye (Mozambique) : Cette startup utilise des drones et des outils d’analyse pour optimiser les rendements agricoles. Elle illustre comment les technologies numériques peuvent s’intégrer dans des chaînes de valeurs régionales, notamment dans l’agritech.
  • Google Hustle Academy : À travers son programme « Get Started with E-commerce », elle accompagne des milliers de jeunes entrepreneurs africains dans la création de boutiques en ligne et l’exportation de services numériques, en lien avec les objectifs de la ZLECAf.
  • Asteroid & LINX (Kenya) : L’interconnexion des services Internet entre Nairobi et Mombasa, facilitée par des accords régionaux, renforce la capacité des entreprises tech locales à opérer à l’échelle continentale.

Ces exemples montrent que l’innovation, les technologies numériques sont un levier essentiel pour l’intégration économique, mais leur succès dépend de la capacité des entreprises à s’adapter aux nouvelles régulations et à tirer parti des opportunités offertes par un marché élargi et aussi de la fiscalité applicable. Au Cameroun, la loi de Finance 2026 prévoit un plan massif de fiscalisation du secteur.

PME africaines : entre opportunité et vulnérabilité

Les PME, qui représentent 80 % du tissu économique africain, sont bien positionnées pour profiter des marchés régionaux. Cependant, elles restent fragiles face à la concurrence des champions régionaux. Selon la BAD, seulement 20 % des PME africaines ont accès à des financements formels, ce qui limite leur capacité à se développer et à pénétrer de nouveaux marchés.

Au Cameroun, la SFI, bras privé de la Banque mondiale, a réuni récement 31 entreprises camerounaises sélectionnées parmi 200 candidates dans le cadre de son programme «Initiative des champions locaux». Objectif : clarifier ses critères d’investissement, jugés opaques par les opérateurs, et renforcer les capacités de ces « champions potentiels » pour faciliter leur accès à des financements de long terme, en dette, en capital et via l’assistance technique. Actives dans l’agrobusiness, l’industrie, le numérique ou les services, ces sociétés ambitionnent de se développer à l’échelle régionale voire continentale. La SFI, qui dispose déjà d’un portefeuille de 355 millions de dollars au Cameroun, vise à mobiliser au total quelque 500 millions de dollars pour accompagner ce tissu d’entreprises à fort potentiel de croissance.

D’autres initiatives comme l’Accélérateur de solutions locales ou les formations du PNUD visent à renforcer leurs capacités. Toutefois, des défis persistent : infrastructures insuffisantes, accès limité au financement, et besoin de montée en gamme. La BAD estime que les PME africaines pourraient générer jusqu’à 450 milliards de dollars de revenus supplémentaires si elles bénéficiaient d’un meilleur accès aux marchés et aux financements.

La clé du succès réside dans la capacité des gouvernements et des institutions à fournir un soutien ciblé, notamment en matière de formation, de financement et d’accès aux marchés.

Plateformes logistiques, numériques et financières : catalyseurs de l’intégration

Des hubs comme le Port Autonome de Kribi au Cameroun, qui a accueilli sa première cargaison sous le régime ZLECAf en provenance de Tunisie, illustrent le potentiel logistique de l’intégration régionale. La digitalisation des flux, les solutions fintech et les paiements transfrontaliers sont des leviers essentiels pour fluidifier les échanges et renforcer la compétitivité.

Selon la Banque mondiale, l’amélioration des infrastructures logistiques pourrait réduire les coûts commerciaux de 15 à 25 %, ce qui aurait un impact significatif sur la compétitivité des entreprises africaines.

Comme le montre l’expérience des autres régions du monde, l’intégration économique ne se limite pas aux accords commerciaux. Elle nécessite également des investissements massifs dans les infrastructures et les technologies pour créer un environnement propice aux échanges.

Gouvernance et accompagnement public : une clé de réussite

La réussite de la ZLECAf repose sur :

  • Une harmonisation législative entre les États membres : Les différences réglementaires entre pays constituent un frein majeur à l’intégration économique.
  • Des mesures d’appui ciblées pour les secteurs vulnérables : Les gouvernements doivent soutenir les secteurs stratégiques tels que l’agriculture, l’industrie et les services numériques.
  • Un engagement fort des États et des institutions régionales : La BAD plaide pour une intégration de la ZLECAf dans les stratégies nationales de développement industriel, avec des outils financiers adaptés pour les PME.

La réussite des accords commerciaux dépend de la capacité des gouvernements à mettre en place des politiques publiques cohérentes et à travailler en étroite collaboration avec les acteurs privés.

Vers une stratégie collective et inclusive

La ZLECAf est une opportunité historique pour les entreprises africaines. Elle peut transformer le continent en une zone de prospérité partagée, à condition de surmonter les obstacles logistiques, réglementaires et institutionnels. Pour que les bénéfices soient tangibles, il faut une stratégie collective, inclusive et tournée vers l’excellence africaine. L’avenir du commerce africain ne se joue pas seulement dans les accords, mais dans leur mise en œuvre effective, leur appropriation par les entreprises, et leur ancrage dans les réalités locales.

Avec le soutien des institutions telles que la Banque mondiale, la BAD et l’Union africaine, la ZLECAf a le potentiel de devenir un catalyseur majeur de la transformation économique du continent. Cependant, pour que cette vision devienne réalité, il est essentiel que les gouvernements, les entreprises et les institutions travaillent main dans la main pour surmonter les défis et maximiser les opportunités offertes par ce marché continental. Depuis l’entrée en vigueur de la Zlecaf, les «travaux pratiques» restent modestes mais bien réels. Une poignée de pays participent à la Guided Trade Initiative, qui permet déjà des expéditions commerciales sous préférences Zlecaf, testant au passage la coopération entre douanes, autorités de normalisation et ministères du commerce. Parallèlement, plusieurs communautés économiques régionales (CEDEAO, CEEAC, SADC, etc.) travaillent avec le secrétariat de la Zlecaf pour harmoniser listes tarifaires, règles d’origine et procédures, tandis qu’Afreximbank pousse le PAPSS, son système panafricain de paiements, pour faciliter les règlements en monnaies locales. Sur le terrain, des ateliers conjoints de formation ciblent administrations, chambres de commerce et organisations patronales afin de préparer les entreprises aux nouvelles règles. Le tableau reste encore fragmenté et loin de l’intégration annoncée, mais les premiers dispositifs « main dans la main» entre États, régulateurs et secteur privé commencent à se structurer.

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